Entretien avec Dr. José Piñera par Cécile Philippe

[
Institut Molinari, 1 juillet 2003]


Dr. José Piñera est le distingué fellow du Cato Institute à Washington DC et le co-président du projet de cet institut concernant le choix de sécurité sociale. Architecte en 1980 de la privatisation des retraites au Chili, il parcourt aujourd'hui le monde afin de témoigner de son expérience et d'aider les gouvernement à réformer les retraites. Après son discours sur la crise de l'état providence en Europe organisée par Alberto Mingardi et Leonardo Facco à Milan, il a accepté de répondre à quelques questions


Cécile Philippe : Dr. Piñera, après l'incroyable succès de la réforme des retraites au Chili, pouvez-vous expliquer pourquoi la privatisation des retraites dans votre pays peut servir de modèle aux autres pays du monde et, en particulier, la France ?

José Piñera : La réforme des retraites telle qu'elle a été faite au Chili est un modèle tout simplement parce que la raison de la faillite du système des retraites dans pratiquement tous les pays du monde, est la même : elle provient du fait que le système est le fruit de l'Etat providence. Dès sa création, le système par répartition était vicié mais ce n'est qu'avec le temps que cela est apparu clairement.

Ce système, contrairement à une idée répandue, n'a pas été introduit par Franklin D. Roosevelt mais par le chancelier Bismarck. En 1881, pour la première fois, l'Etat en tant qu'incarnation de la collectivité a pris la responsabilité de la santé des individus. Bismarck venait de créer une bombe à retardement. Pourquoi à retardement ? Tout simplement parce que Bismarck avait eu l'intelligence de fixer l'âge du droit à la retraite à 65 ans alors que l'espérance de vie était de 45. L'erreur fondamentale du système est de casser la relation entre cotisation et bénéfice. C'est un système déresponsabilisant qui incite l'individu à minimiser sa contribution tout en cherchant à maximiser son revenu.

C.P. : Vous avez ainsi proposé le passage à la capitalisation au Chili et c'est ce que vous préconisez dans les autres pays du monde.

J.P. : Absolument. Dans la mesure où l'erreur du système par répartition est d'avoir brisé le lien fondamental entre cotisation et revenu, il est fondamental de le restaurer en introduisant la capitalisation individuelle. La valeur de liberté est universelle. Elle est à l'origine de la responsabilité et c'est en la restaurant qu'il est possible de résoudre le problème. Il est crucial que chaque individu accumule du capital et je dois vous dire qu'au Chili, le système d'accumulation du capital a été accepté par 95% des gens. J'aime dire que seulement 5% des chiliens sont génétiquement communistes !

C.P. : Comment envisagez-vous le passage d'un système à l'autre ?

J.P. : Il y a deux choses que je souhaiterais mentionner.

Premièrement, le contenu de la réforme doit être révolutionnaire et ne fait aucun compromis (quand on demande une opération chirurgicale à un médecin, on ne la veut pas à moitié), mais sa mise en œuvre doit être conservatrice et doit reposer sur une vaste campagne de communication. A titre d'exemple, avant de commencer la réforme au Chili, j'ai mené un programme télévisé d'information, à raison de trois minutes par semaine sur une période de six mois. Ce fut un excellent moyen de vaincre les résistances que soulèvent toujours ce type de réformes.

Deuxièmement, en ce qui concerne le financement de la réforme, il revient à chaque gouvernement de décider des moyens les plus appropriés. Je suis fier de pouvoir dire que nous avons pu mener la réforme au Chili sans augmenter les impôts.

Je ne peux évidemment pas traiter de tous les aspects pratiques de la réforme dans le cadre de cet interview et je vous invite donc à consulter le site www.pensionreform.org .

C.P. Que pensez-vous de la réforme proposée par le gouvernement Raffarin ?

J.P. : Laissez-moi d'abord vous dire que je trouve la situation de l'Europe fort préoccupante. Je me sens particulièrement concerné par la pauvreté des personnes âgées et je suis très pessimiste quant à leur futur. Quitte à être pauvre, il vaut mieux l'être jeune car on a en général les ressources physiques et mentales de se battre pour subvenir à ses besoins. M. Raffarin parle de lucidité démographique et je trouve que sa réforme va dans le bon sens mais elle est largement insuffisante. Pour utiliser la métaphore du Titanic, les hommes politiques doivent avoir le courage et la vision de dire aux passagers qu'il y a un iceberg en vue et de proposer de transporter les passagers vers un autre bateau….le système de capitalisation .

C.P. :
Pour finir, vous savez que " la bataille " en France contre l'égoïsme des syndicalistes a commencé dans la rue avec deux contre-manifestations en juin. Comment pensez-vous que nous pouvons gagner la " guerre "?

J.P. : Cette bataille soulève un grand espoir mais comme je vous le disais il en est une autre qu'il faut gagner : la bataille des idées. Les individus peuvent changer le monde avec le pouvoir des idées. Au Chili, c'est parce que des groupes d'économistes en faveur de l'économie et de la société libre ont pris la parole devant les caméras, ont écrit dans les journaux, ont expliqué encore et encore les vertus de la liberté qu'ils ont réussi à rallier d'autres personnes à cet idéal. Avec l'institut Molinari vous êtes dans la bonne voie et je vous souhaite donc bon courage.

C.P. : Merci beaucoup.